Society· November 16, 2025· 9 min read

Culture du travail en Corée du Sud : ce que deux mois à Séoul m'ont appris

Freelance à Bruxelles, je finis souvent à 3h du matin. Ce que la culture du travail en Corée du Sud, et l'infrastructure nocturne de Séoul, changent vraiment pour quelqu'un qui vit à contre-horaire.

By Litchie

Je suis freelance, basée à Bruxelles. Je travaille avec des clients européens le matin et américains le soir. La plupart de mes journées se terminent entre 2h et 4h du matin.

Le freelancing offre une liberté d'horaires en théorie. En pratique, je ne peux pas prendre congé sans perdre des revenus, et les fins de soirée sont inévitables quand la moitié de mes clients vit sur le fuseau Pacifique.

J'ai passé deux mois à travailler depuis Séoul à ce rythme, et ça a changé mon regard sur la culture du travail en Corée du Sud, et sur la nôtre. Pas parce que la Corée aurait résolu l'équilibre travail-vie, ce n'est pas le cas. Mais parce que Séoul possède une infrastructure nocturne que Bruxelles n'a pas. Pour quelqu'un dont la journée finit après minuit, la différence est énorme.

La version rapide

  • La Corée travaille beaucoup. Le plafond légal est de 52 heures par semaine, contre 40 en pratique en Belgique.
  • Mais les villes coréennes prennent soin des gens fatigués. Bruxelles ferme tôt, pas Séoul.
  • Pour les freelances aux horaires longs ou décalés, Séoul gagne sur la nourriture, les transports, l'éclairage et la sécurité.
  • Ce que la Belgique fait toujours mieux : congés annuels, congé parental, sécurité de l'emploi, surtout si vous êtes salarié.

Les chiffres derrière la culture du travail en Corée du Sud

Les travailleurs coréens font environ 1 870 heures par an. La Belgique est plus proche de 1 540, l'un des chiffres les plus bas de l'OCDE. L'écart équivaut à environ huit semaines de travail en plus par an.

Le cadre légal a changé en 2018, quand le plafond hebdomadaire est passé de 68 à 52 heures. Un vrai progrès, qui rappelle aussi qu'un employeur coréen pouvait légalement exiger 68 heures par semaine jusqu'à très récemment.

Une nuance importante : le surtravail coréen concerne surtout les grandes entreprises, les startups, la finance et l'hôtellerie. Le secteur public et le monde académique ont des horaires plus proches des nôtres.

Le hweshik, et comment il évolue

La chose la plus difficile à saisir pour un étranger, c'est le hweshik : le dîner d'équipe après le travail, souvent organisé par le patron à la dernière minute.

Pendant des décennies, il était incontournable au sens propre. C'est là que les primes se suggéraient, que les promotions se discutaient, que les équipes se soudaient. Refuser ne revenait pas à décliner un repas, mais à montrer qu'on n'était pas complètement engagé.

Le changement est récent. La génération des moins de 35 ans a commencé à dire non, clairement et souvent, et la norme a bougé plus vite que prévu. On voit la ligne de partage dans n'importe quel bureau de Séoul aujourd'hui : les cadres seniors attendent le hweshik, les juniors s'en passent, et tout le monde sait que c'est en transition.

Ce que Séoul fait mieux que je ne pensais

Oui, Séoul travaille beaucoup. Mais la ville est aussi conçue pour soutenir les gens qui sortent du travail fatigués.

L'infrastructure nocturne, d'abord. Un Séoulite qui quitte le bureau à 21h a des dizaines d'options qui ne demandent aucune énergie : un jjimjilbang (bain ouvert 24h/24) pour décompresser, un stand de street-food, un noraebang, un café d'étude ouvert toute la nuit, des fauteuils de massage à la supérette du coin.

La coupure du week-end est respectée. Les heures supplémentaires se font en semaine, le samedi-dimanche reste protégé.

La cuisine coréenne a même des plats pour la fatigue. Le samgyetang pour la fatigue générale, le haejangguk pour les lendemains de soirée, les ragoûts brûlants pour les jours froids et pluvieux.

Les espaces verts sont dans la ville. Les parcs du fleuve Han, Namsan, Bukhansan : l'option « j'ai fini tard, je vais m'asseoir au bord de l'eau une heure » fait partie du décor.

Et le métro roule jusqu'à un peu après minuit. On peut quitter un hweshik à 23h et rentrer chez soi pour quelques euros.

Quand la journée de travail se termine à 3h du matin

L'histoire du travail Corée-Belgique est presque toujours racontée du point de vue du salarié. En freelance, elle se lit autrement.

Je contrôle entièrement quand je travaille, mais pas combien. Pas de congés payés : une semaine off, c'est une semaine de revenus en moins. Pas de jours de maladie, pas de congé parental structuré. Depuis Bruxelles, entre matinées européennes et soirées américaines, ma semaine se termine régulièrement entre 2h et 4h du matin.

Trois éléments de l'infrastructure de Séoul ont rendu ce rythme beaucoup plus vivable que la même journée à Bruxelles.

De la vraie nourriture chaude à 3h du matin

Finir un appel client à 2h45 et marcher dix minutes jusqu'à un CU ou un GS25 qui sert encore du bibimbap, du gimbap, du ramyeon réchauffé et un Americano chaud.

À Bruxelles à 3h du matin, mes options sont des pâtes de la veille, une commande Uber Eats au montant minimum depuis un des rares endroits encore ouverts, ou cuisiner de zéro avec l'énergie de quelqu'un qui sort de douze heures de réunions. À Séoul, j'avais un repas correct et pas cher à distance de marche, chaque nuit.

Sur le papier, c'est un détail. Quand vos soirées sont le moment où vous vivez vraiment, ça ne l'est pas du tout.

Une ville encore éveillée quand vous terminez

Quand ma journée se finit à Bruxelles, la ville dort depuis des heures. Les transports se sont arrêtés peu après minuit, la plupart des cafés ont fermé à 18h, la rue est vide.

À Séoul, sortir à 3h du matin, c'est retrouver une ville qui bourdonne encore doucement. Des arrêts de bus avec les départs en temps réel. Des cafés ouverts tard : j'ai travaillé deux fois dans un café d'étude 24h/24 quand le Wi-Fi de mon hôtel est tombé en panne. Une supérette tous les deux pâtés de maisons, des rues éclairées. Je pouvais me promener et me sentir dans une ville, pas exclue d'une ville.

Rentrer seule à pied à 3h du matin, sans y penser

C'est ce qui a le plus changé ma façon de voir les choses.

À Bruxelles, « est-ce que je peux rentrer à pied à cette heure-ci » est un calcul intégré à toutes mes soirées. Je choisis des rues moins risquées, je remarque qui marche derrière moi, je ne traîne pas.

À Séoul, ce calcul s'est simplement éteint. Au bout de trois nuits, j'ai arrêté d'y penser. Rentrer à mon hôtel de Gangnam-Seocho à 3h du matin était devenu aussi banal qu'aller à la supérette l'après-midi.

De retour à Bruxelles, j'ai senti mon corps se tendre dès la sortie de la Gare du Midi. Cette vigilance est un impôt réel sur la vie du soir. Je ne mesurais pas ce que je payais avant de vivre sans.

Et sous tout ça : une ville entretenue

Les rues, les stations de métro, les toilettes des supérettes, l'air. Rien de chirurgical, juste un entretien régulier. Après deux mois, redescendre l'avenue Louise le premier jour du retour a été un petit choc visuel. J'avais arrêté de remarquer à quel point Bruxelles est bruyante, jusqu'à ce que je m'en éloigne un moment.

Ce que la Belgique fait mieux

L'histoire du salarié compte aussi, et elle penche souvent de notre côté.

Les congés annuels : 20 à 25 jours en Belgique, plus les jours fériés, contre 15 en Corée. Le vrai écart est dans l'usage. Les Belges prennent tous leurs congés sans coût social. Les Coréens en laissent une part importante sur la table.

Le congé parental : le système belge est parmi les plus généreux d'Europe. Le coréen lui ressemble sur le papier, mais le prendre reste socialement compliqué, surtout pour les hommes. Le taux de natalité de 0,72 traduit une fatigue structurelle que les pays européens ne connaissent pas à ce niveau.

La sécurité de l'emploi : les protections belges sont réelles. Dans le privé coréen, elle est plus fragile.

Les hagwon : dès l'école primaire, les enfants coréens enchaînent avec des écoles de soutien jusqu'à 22h. La journée d'un adolescent coréen court de 7h à 22h. En Belgique, l'école finit à 16h et les enfants jouent dehors.

Le logement : le loyer à Séoul pèse, mais le vrai problème est le dépôt jeonse, 50 à 70 % de la valeur d'un appartement immobilisés sur plusieurs années. Les loyers bruxellois ne sont pas bon marché, mais ça ne se compare pas.

Ce que j'ai ramené à Bruxelles

Trois observations, en vrac.

L'équilibre travail-vie européen ne porte pas vraiment sur les heures. Bruxelles protège bien la frontière autour de la journée de travail. Mais le temps d'après, la ville dans laquelle on débarque une fois la journée finie, c'est lui qui fait la différence entre « j'ai du temps pour moi » et « j'ai du temps pour moi mais nulle part où aller ». Bruxelles a la première moitié, Séoul a la seconde.

L'infrastructure civique nocturne est une politique de qualité de vie en soi. Une ville qui garde des commerces ouverts, éclaire ses rues et rend la marche à minuit banale rend des heures entières aux gens qui vivent à contre-horaire.

Et la sécurité nocturne est un enjeu concret pour les freelances. Après Séoul, j'ai compris que certaines choses qui m'épuisaient à Bruxelles ne venaient pas du travail. Elles venaient de la ville.

En pratique

  • Freelance avec des horaires longs ou décalés qui envisage un mois à Séoul : allez-y. L'infrastructure aide vraiment, et mon décompte du budget sur deux mois donne une idée du coût.
  • Côté visa : le visa « workation » coréen de 2024 exige un employeur étranger et exclut les freelances en entreprise individuelle. La plupart restent sur les 90 jours sans visa ouverts aux passeports de l'UE. Les autres points logistiques sont dans ma liste de préparation avant Séoul.
  • Si vous vivez à Bruxelles avec des horaires non standards : observez ce qui manque après 22h. L'essentiel relève de choix politiques, pas d'une fatalité.

FAQ

Séoul est-elle une bonne ville pour un freelance ?

Oui, surtout avec des horaires non standards. Les cafés, les transports, la nourriture et la sécurité nocturne rendent tout plus simple qu'à Bruxelles pour quelqu'un qui travaille le soir et la nuit entre l'Europe et les États-Unis.

Avez-vous vraiment travaillé des journées complètes depuis Séoul ?

Oui, avec tous mes clients. C'était le quatrième trimestre, la haute saison en marketing digital. Rien d'un séjour de nomade au ralenti. J'aimais juste davantage la ville d'où je travaillais.

Quelle a été la partie la plus difficile ?

La friction de la carte de transport, et le décalage horaire les jours où un client avait besoin de moi sur l'heure européenne. Ces jours-là, les matinées étaient courtes.

Ce que je retiens

Le récit « la Corée surtravaille, l'Europe se repose » est trop simple. La Corée a des problèmes structurels de surtravail que la Belgique n'a pas. La Belgique a des problèmes structurels de sous-récupération que la Corée a en partie résolus.

Ce que la Corée m'a appris, en tant que personne dont la journée ne finit pas à 18h : travailler moins n'est que la moitié de l'équation. L'autre moitié, c'est ce que votre ville vous offre une fois le travail terminé. Sur cette question-là, Séoul a plusieurs longueurs d'avance sur Bruxelles.

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