Récit· 23 août 2026· 8 min de lecture

Pourquoi je me sens plus libre seule à Séoul qu'à Bruxelles

Séoul ne me demande pas d'adapter mon comportement au fait que je suis une femme seule. C'est difficile à mesurer tant qu'on ne l'a pas ressenti - mais rentrer à Bruxelles me l'a fait comprendre.

Par Litchie

À Séoul, il m'est arrivé de terminer ma journée de travail à une heure ou deux du matin, de fermer mon ordinateur et de sortir chercher quelque chose à manger.

Je marchais seule dans les rues. Parfois avec mes écouteurs. Parfois sans vérifier plusieurs fois la personne qui avançait derrière moi. Je savais que je trouverais encore un restaurant ouvert, un konbini éclairé ou simplement d'autres personnes dehors.

Ce n'était pas spectaculaire.

Et c'est justement pour cela que ça m'a autant marquée.

Je ne me suis pas sentie libre parce que je faisais quelque chose d'extraordinaire. Je me suis sentie libre parce que je pouvais faire quelque chose de parfaitement ordinaire sans devoir d'abord calculer le risque.

La version courte

Je me sens plus libre seule à Séoul parce que la ville ne me demande pas constamment d'adapter mon comportement au fait que je suis une femme seule.

Je peux rentrer tard, manger seule, travailler depuis un café, marcher sans destination précise et changer mes plans sans me demander si le quartier sera encore agréable une heure plus tard.

Séoul n'est pas parfaite et je ne pense pas que la Corée du Sud soit un paradis pour les femmes. Mais dans mon quotidien, cette différence de liberté se ressent immédiatement.

La liberté commence quand on arrête de réfléchir à sa sécurité

À Bruxelles, je ne me considère pas comme une personne particulièrement peureuse.

Je me déplace seule, je travaille, je voyage et j'ai l'habitude de me débrouiller. Pourtant, après une certaine heure, une partie de mon attention est automatiquement consacrée à ce qui se passe autour de moi.

Quel chemin vais-je prendre ?

Est-ce que cette rue sera encore fréquentée ?

Est-ce que je garde mes écouteurs ?

Qui marche derrière moi ?

Est-ce que je sors mon téléphone maintenant ou est-ce que j'attends d'être arrivée ?

Ce sont de petites décisions. Prises séparément, elles peuvent paraître insignifiantes. Mais répétées tous les jours, elles occupent une place considérable.

À Séoul, cette partie de mon cerveau se met beaucoup plus facilement en pause.

Je ne dis pas que rien ne peut arriver. Aucun pays n'est totalement sûr. Mais mon corps ne reste pas constamment en alerte. Je marche normalement. Je regarde autour de moi par curiosité, pas uniquement par précaution.

C'est difficile de mesurer cette différence tant qu'on ne l'a pas ressentie.

Être seule ne signifie pas attendre quelqu'un

Il y a aussi une autre forme de liberté, moins directement liée à la sécurité.

À Séoul, je n'ai pas l'impression que le fait d'être seule m'empêche de participer à la ville.

Je peux m'installer dans un café pendant plusieurs heures avec mon ordinateur. Je peux faire mes courses tard. Je peux me promener dans un quartier sans objectif particulier. Je peux m'arrêter dans un konbini, acheter quelque chose à manger et m'installer quelques minutes.

Personne ne se demande vraiment pourquoi je suis là seule.

La ville est remplie d'étudiants qui révisent, de freelances qui travaillent, de personnes qui mangent rapidement avant de rentrer et de gens qui occupent simplement leur temps entre deux obligations.

Être seule n'est pas présenté comme un vide à remplir.

À Bruxelles, j'ai parfois l'impression que beaucoup d'endroits sont conçus pour les groupes, les couples ou les horaires classiques. Le café ferme au moment où ma journée commence enfin à ralentir. La cuisine du restaurant est déjà fermée. Les rues se vident. Rester dehors seule demande davantage d'organisation.

À Séoul, la ville continue de fonctionner même quand mon rythme ne correspond pas à celui de la majorité.

Une ville qui accepte mon rythme de vie

Je travaille avec des clients européens et américains. Cela signifie que mes journées ne s'arrêtent pas toujours à 18 h.

Pendant mon séjour à Séoul, je pouvais suivre mes cours de coréen le matin, commencer à travailler dans l'après-midi et continuer jusque tard dans la nuit.

Ce rythme était intense. Pourtant, il me paraissait paradoxalement moins lourd qu'en Belgique.

La raison est simple : à la fin de ma journée, le monde autour de moi n'avait pas complètement disparu.

Je pouvais encore manger autre chose qu'un repas préparé à la hâte. Je pouvais marcher quelques minutes. Je pouvais voir de la lumière, croiser des gens et avoir l'impression que ma journée ne se résumait pas à passer de mon ordinateur à mon lit.

Séoul ne supprimait pas mon travail. Elle rendait la vie autour plus accessible.

Pour une personne qui vit parfois à contre-horaire, cela change énormément de choses.

Je n'ai pas besoin d'être accompagnée pour vivre quelque chose

Voyager seule m'a aussi obligée à revoir ma définition d'un bon moment.

Pendant longtemps, on associe facilement les expériences importantes aux personnes avec lesquelles on les partage. Un bon restaurant avec des amis. Une sortie avec quelqu'un. Un voyage organisé autour d'un groupe.

Mais à Séoul, j'ai appris à apprécier une ville sans avoir besoin que quelqu'un valide chaque moment.

Je peux adorer un repas même si personne n'est assis en face de moi.

Je peux passer une soirée à marcher dans Gangnam, à observer les immeubles, à entrer dans une librairie ou à m'arrêter dans un café sans que cette soirée ait besoin de devenir une anecdote extraordinaire.

Cette liberté-là ne vient pas uniquement de Séoul. Elle vient aussi de la personne que je suis devenue.

Mais certaines villes rendent cette autonomie plus facile que d'autres.

Séoul me permet de vivre seule sans avoir l'impression d'être isolée.

Cela ne signifie pas que la Corée est plus libre dans tous les domaines

Il serait trop facile de transformer ce ressenti en conclusion générale sur la Corée du Sud.

La société coréenne impose aussi de nombreuses pressions. Le travail, les études, l'apparence, la réussite professionnelle et le regard des autres occupent une place importante.

Une personne coréenne qui vit toute sa vie dans ce système n'aura évidemment pas la même expérience que moi, Européenne et freelance, présente pour quelques semaines ou quelques mois.

Ma liberté à Séoul est aussi celle d'une personne de passage. Je peux profiter de la ville sans devoir affronter toutes les contraintes administratives, professionnelles et sociales d'une installation permanente.

Je ne veux donc pas dire que les femmes sont globalement plus libres en Corée qu'en Belgique.

Je dis quelque chose de plus précis : dans l'espace public et dans ma vie quotidienne, je me suis sentie plus libre seule à Séoul qu'à Bruxelles.

Ce que mon retour à Bruxelles m'a fait comprendre

Je n'ai pas réalisé toute l'importance de cette liberté pendant mon séjour.

Je l'ai surtout comprise en rentrant.

Très rapidement, les anciens réflexes sont revenus. Regarder autour de moi en sortant d'une gare. Choisir une rue plus éclairée. Prévoir mon retour avant de partir. Me demander si je peux encore trouver quelque chose à manger après une réunion tardive.

Bruxelles n'avait pas changé.

C'est moi qui avais découvert une autre manière de vivre dans une ville.

Depuis, je ne regarde plus la sécurité comme une simple statistique. Je la regarde comme une quantité d'espace mental disponible.

Plus je dois réfléchir à ma sécurité, moins je suis réellement libre de penser à autre chose.

Pourquoi je retourne à Séoul

Je retourne à Séoul pour la nourriture, les cafés, la langue, l'énergie et toutes ces petites choses qui rendent le quotidien plus fluide.

Mais je crois que je retourne surtout chercher une sensation.

Celle de pouvoir être seule sans me sentir vulnérable.

Celle de ne pas devoir attendre quelqu'un pour sortir.

Celle de terminer une longue journée de travail, de fermer mon ordinateur à une heure absurde et de savoir que la ville m'attend encore dehors.

Séoul ne me donne pas une vie sans contraintes.

Elle me donne simplement un peu plus d'espace pour vivre la mienne.

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