Société· 25 janvier 2026· 8 min de lecture

Pourquoi il n'y a pas de poubelles au Japon (et pourquoi tout reste propre)

Pas de poubelles au Japon, et pourtant des rues impeccables. L'histoire derrière ce paradoxe, le rôle des konbini, l'autre chemin de la Corée et ce que Bruxelles pourrait en retenir.

Par Litchie

Mon premier jour à Tokyo lors de ce voyage, j'ai fini un café et j'ai commencé à chercher une poubelle.

Trois pâtés de maisons. Rien. Trois de plus. Toujours rien. J'ai abandonné et j'ai marché pendant une heure avec un gobelet vide à la main. Le trottoir sous mes pieds, lui, était impeccable.

Ce contraste, pas de poubelles au Japon mais des rues bien plus propres qu'à Bruxelles, est une des choses qui m'ont le plus étonnée là-bas. La Corée m'a surprise autrement : plus de poubelles qu'au Japon, et un résultat tout aussi propre, par un chemin complètement différent.

En deux minutes

  • Tokyo a beaucoup moins de poubelles de rue que Bruxelles, et des rues beaucoup plus propres.
  • La plupart des poubelles de Tokyo ont été retirées après l'attaque au sarin de 1995 dans le métro. Le retrait a fonctionné parce que l'habitude de garder ses déchets existait déjà.
  • Les konbini comblent le manque : chaque konbini a des poubelles à l'entrée.
  • La Corée a gardé plus de poubelles publiques et reste bien plus propre que la Belgique, grâce à un autre système : sacs poubelles payants et tri des déchets alimentaires.

1995, l'année où Tokyo a retiré ses poubelles

Le 20 mars 1995, des membres de la secte Aum Shinrikyo ont libéré du gaz sarin sur cinq lignes du métro de Tokyo pendant l'heure de pointe du matin. Treize personnes sont mortes ce jour-là, une quatorzième en 2020 de complications liées. Entre 5 500 et 6 300 personnes ont été blessées, beaucoup gravement. C'est une des pires attaques terroristes de l'histoire japonaise.

Les enquêtes sur des incidents antérieurs avaient montré que les poubelles des stations servaient à cacher du matériel. Après l'attaque, Tokyo Metro et JR East ont retiré presque toutes les poubelles des stations, et beaucoup dans les rues alentour. La raison officielle était la sécurité.

Tout le monde s'attendait à ce que les rues deviennent plus sales. Elles ne le sont pas devenues, parce que l'habitude de garder ses déchets était déjà là.

Au Japon : garder ses déchets jusqu'à chez soi

Si on enlevait les poubelles de Bruxelles demain, la ville serait visiblement plus sale en une semaine. Au Japon, la règle tacite est différente : si vous produisez des déchets, ils vous appartiennent jusqu'à ce que vous puissiez les jeter correctement. Pas « jusqu'à la prochaine poubelle ». Jusqu'à ce que vous puissiez les jeter.

Concrètement, à Tokyo :

  • Vous achetez un café, vous le buvez, vous portez le gobelet vide pendant 90 minutes jusqu'à trouver une poubelle ou rentrer chez vous.
  • Vous mangez un snack en marchant, vous gardez l'emballage. Porter ses déchets une demi-heure est normal.
  • Vous finissez une boisson à un distributeur : il y a un bac de recyclage juste à côté, la canette y va.
  • Vous mangez au comptoir d'un ramen debout : la poubelle est derrière le comptoir, vous rendez votre bol en partant.
  • Vous rentrez le soir avec un petit paquet d'emballages et de canettes portés toute la journée.

Le petit sac dans le sac d'un Japonais contient parfois la totalité de ses déchets de la journée. Vu depuis une culture où la solution est « trouver une poubelle », ça paraît impossible. Ça marche parce qu'on ne cherche pas une poubelle dans les 30 secondes : on cherche où jeter proprement dans les 4 heures.

Les konbini, poubelles publiques de fait

Les poubelles existent, elles sont simplement intégrées au commerce plutôt qu'à l'espace public.

Chaque konbini au Japon a des poubelles à l'entrée, séparées pour les canettes, les bouteilles, le papier et les combustibles. Officiellement, elles servent aux déchets des achats du magasin. En pratique, tout le monde les utilise.

Tokyo compte environ 7 400 konbini. Ça fait un réseau dense de poubelles publiques de facto, simplement détenu par les chaînes plutôt que par la ville. J'ai raconté pourquoi les konbini fonctionnent si bien ici.

La Corée : plus de poubelles, tout aussi propre

La Corée a gardé plus de poubelles publiques que le Japon. Les grandes stations du métro de Séoul en ont plusieurs par quai, et les rues des quartiers centraux en ont souvent aux coins.

Et la Corée est propre aussi. Moins chirurgicalement que Tokyo, mais visiblement plus que n'importe quelle ville d'Europe de l'Ouest. Deux systèmes coréens y contribuent beaucoup.

Les déchets ménagers payants au sac : les foyers coréens paient leurs déchets au volume. On achète des sacs officiels en konbini, les seuls que la ville collecte. Le coût par sac est faible mais visible, et les Coréens jettent nettement moins que les Belges.

Le tri obligatoire des déchets alimentaires : la Corée les sépare dans des bacs dédiés, facturés au poids dans plusieurs quartiers. Le taux de recyclage des déchets alimentaires y est le meilleur au monde, autour de 95 %.

Deux chemins différents, une même ville propre.

Ce que ça change pour un touriste

Vous passerez la première journée à vous demander où mettre vos déchets. Au troisième jour, vous aurez un petit sac plastique dans votre sac à dos, réservé à ça.

Vous commencerez aussi à classer les konbini selon leurs poubelles. 7-Eleven et FamilyMart ont souvent les installations les plus propres.

Si vous fumez, ça se complique : fumer en public est fortement restreint, et trouver une zone fumeur équipée d'une poubelle est parfois la seule option.

Et si vous faites quelque chose de clairement déplacé, comme laisser tomber un déchet dans la rue, un passant japonais peut vous le faire remarquer gentiment, ou le ramasser discrètement derrière vous. Les deux sont gênants. Ce genre de code non écrit existe aussi en Corée ; j'en ai listé plusieurs dans les règles non écrites de la Corée du Sud pour les touristes.

Ce que j'ai remarqué en rentrant à Bruxelles

Après quelques jours à Tokyo, j'avais pris le réflexe du petit sac plastique dans le sac à dos, rempli au fil de la journée. Une capsule de bouteille, un emballage de sandwich, un ticket de train, un mouchoir usagé. Le soir, il était plein. Je le vidais au konbini en bas de chez moi en rentrant.

Après une semaine, c'était devenu naturel. Après trois semaines, je me suis surprise à le faire aussi à Bruxelles.

Autre chose : la rue a une autre allure quand elle n'est pas jonchée de déchets. Les rues de Bruxelles paraissent animées en partie parce qu'elles sont visuellement bruyantes : déchets, feuilles, crottes de chien, poussière. Celles de Tokyo paraissent plus calmes parce qu'elles sont visuellement silencieuses. Ma première promenade sur l'avenue Louise au retour m'a semblé bruyante pour les yeux, d'une façon que je n'avais jamais identifiée comme la norme.

Ce que Bruxelles pourrait en retenir

On ne peut pas simplement enlever les poubelles de Bruxelles. L'habitude de garder ses déchets n'est pas là, et la ville deviendrait visiblement plus sale. Mais il existe des étapes intermédiaires :

  • Faire des commerces et supermarchés des points d'apport par défaut. Une poubelle extérieure triée pour les recyclables soulagerait l'espace public.
  • Généraliser la tarification au sac des déchets ménagers. Certaines communes belges le font déjà ; le modèle coréen est simplement plus uniforme.
  • Installer le recyclage aux distributeurs comme norme : on boit à la machine, on jette la canette dans le bac à côté. Facile à copier.
  • Investir dans le tri des déchets alimentaires. La Corée a prouvé que ça marche.

Conseils pratiques

  • Gardez un petit sac plastique pliable dans votre sac à dos. C'est l'objet de voyage le plus utile au Japon et en Corée.
  • Pas de poubelle publique en vue ? La solution est un konbini, une gare ou votre hôtel.
  • Ne jetez rien par terre, même pressé. Vous vous ferez mal voir.
  • Si vous fumez, cherchez les zones fumeurs désignées (les panneaux sont visibles dans les grands quartiers) et jetez vos mégots là.

FAQ

Y a-t-il vraiment si peu de poubelles à Tokyo ?

Il y a des poubelles, mais peu dans la rue. On en trouve dans les konbini, les gares, les parcs, près des distributeurs et sur les sites touristiques. Certaines rues commerçantes centrales en sont dépourvues sur plusieurs pâtés de maisons.

Que font les Japonais de leurs déchets toute la journée ?

Ils les gardent dans un petit sac, puis les jettent chez eux, dans un konbini ou dans une poubelle de gare. Ce réflexe de garder ses déchets est largement sous-estimé par les voyageurs européens.

Pourquoi la Corée est-elle plus propre que la Belgique malgré plus de poubelles ?

Parce que la tarification au sac et le tri obligatoire des déchets alimentaires fonctionnent ensemble. Le nombre de poubelles compte moins que la manière dont les déchets sont pris en charge en amont.

Pour finir

La propreté de Tokyo n'a rien de mystérieux, et elle ne prouve aucune supériorité culturelle. Elle résulte d'un accident historique (le retrait des poubelles en 1995), d'une règle tacite sur la propriété des déchets, et d'un réseau de konbini qui joue le rôle de poubelles publiques. La Corée arrive au même résultat autrement : plus de poubelles, des sacs ménagers payants, un tri alimentaire au poids.

Ce que Bruxelles pourrait retenir, c'est que « plus de poubelles » ne suffit pas. Ce qui compte autant, c'est qui porte le déchet avant la poubelle. Rien d'insoluble là-dedans. Juste des problèmes qu'on n'a pas encore décidé de résoudre.

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